Hommage à Julien Gracq

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undefinedMême pas mort.

   Julien Gracq s’est endormi cet hiver. Au programme de l’agrégation cette année, celui qui refusa le Goncourt était un poète ensauvégé de son enfance et en lisière permanente de l’eau et de la terre. Proche des surréalistes, il sut se faire polémiste avec sa littérature à l’estomac.

   Julien Gracq était un petit poucet mais un grand écrivain. Un petit poucet monté sur un destrier mais qui rentre pour la soupe du soir, un gosse inconsolé de son enfance. Il se nommait Louis Poirier, professeur de géographie et écrivain stendhalien pour l’enfant de ses vacances. Des vacances qu’il ne voulait pas interminables car ce qu’il aimait, c’était ce temps déterminé ou comme Grange, son alter ego ardennais il lâchait tout. « Je fais ce que je veux. » En congés, souvent en train pour Julien Gracq cela signifiait en congés des routines et des habitudes. « Les boussifures de l’enfance » lui permattait de larguer les amarres, restant ancré dans les métaphores maritimes. Il y avait de ça chez Gracq dans ces départs en gare comme dans Un balcon en Foret, il y avait les arrivées à la mer, illustrées dans la Presqu’île.

   L’eau était chez lui un monde mystérieux et passionant, souvent mélé à cet autre élément, l’air. Les villes hanséatiques parce que appartenant à un passé merveilleux, ou encore Venise ou « l’air coule et lave les ponts ». Ce contact à fleur de peau de l’eau et de la terre le troublait et le rassurait.

   Julien Gracq écrivait sur les villes, s’était passionné pour Nantes et Rome, avait raconté son goût pour Saint Nazaire à son aspect mi-aquatique mi terrestre. «  Une me toucherait encore jusqu’à l’exaltation : je veux parler de Saint Nazaire car elle est balayée par la mer comme cette presqu’île » Il jubilait de ses lieux entre-deux, indéfinissables échoués dans le sable. Amoureux de l’indécision, perfectionniste du doute, le surréalisme avait touché son ame d’enfant, il était « surréaliste en chambre » et maniait les métonymies où la personnification de la nature donnait des moutonnements au troupeau des maisons.

   Il avait pris pour nom Julien en raison du héros de Stendhal et de cette errance amoureuse du personnage du Rouge et Noir. Gracq possédait un lexique propre : Il aimait des mots rares , chenus comme de la moisissure qui rapportait à la nature, ensauvagée était son favori comme s’il racontait le garçon qu’il fut. Mais on trouvait avec ravissement chez lui des « remugles », « un étier » sous la mer, des archaïsmes latins qui ne troublent pas la lecture mais l’enrichissent d’une poésie. Car chez lui le plus remarquable est cette poésie romanesque, ce récit qu’il mène en impressionniste, plutôt sensible à la touche et à l’odeur qu’ à l’action.

   Le merveilleux qu’on devinait sous les roues des chars tenait au fantastique de Poe et venait du conte. Gracq ne nous touchait pas autrement qu’avec une pélerine des fôrets et des farfadets gambadant comme des jeunes filles. Tandis que la précision de la côte 121 et de sa propre experience de la guerre, proche de celle de Claude Simon et du motif de la cavalerie, s’inspirait des détails de Jules Verne. Du père de Nemo il avait su tirer ce surnaturel des océans plongé dans un fantastique qu’il réenchantait en merveilleux comme dans Le rivage des Syrtes. Homme des confins et des frontières, son écriture se ressent comme une tentative itérative de trouver la limite. Il jouait des métaphores comme d’un escrimeur. Par touche.

   Pourtant Gracq qui avait refusé le Goncourt s’était engagé jeune au Parti communiste. Sa « Littérature à l’estomac » était une remise à l’heure du petit monde de l’écriture, fustigeant les modes et la vulgarisation à tout bout de champ. Il y attaque en particulier avec ironie le public qui ne lit pas mais qui compte. Evoquant un passé où «  quiconque parlait de littérature en parlait plus ou moins en connaissance de cause » les vingt dernières années l’auront miné tant la littérature n’a guère produit de pensée. Quand il disait que des jockeys de grands prix étaient en train de chevaucher des limaces ; on est en droit d’ajouter que désormais certains écrivains métamorphosés en escargots bavent dans le poste quand ce ne sont pas des cornichons, tentant de sortir du bocal ruisselants de vinaigre médiatique. Un spectacle si fade semblable à une neige « qui jaunissait d’un mauvais teint » comme écrivait Gracq. L’architecture qui lui tenait à cœur lui faisait dire de l’urbanisme qu’il était tenu par  : « …les cables et les étais pourris des servitudes économiques. » Il est parti l’année où on le présentait à l’agrégation. « Puis il tira la couverture sur sa tête et s’endormit. »

C Goby
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Publié dans la librairie

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